[DIGITAL Business Africa] – À l’occasion du lancement officiel du Salon de l’Action Gouvernementale (SAGO), le 8 juin 2026 à Yaoundé, le directeur général de la Société Immobilière du Cameroun (SIC), Ahmadou Sardaouna, a livré une réflexion approfondie sur la place du numérique dans la modernisation de l’action publique et la transformation des entreprises d’État.
Portée par sa Vision 2040, la SIC entend faire de la gouvernance numérique un pilier de sa performance, de sa transparence et de son efficacité opérationnelle. Digital Business Africa vous propose l’intégralité de cette intervention.
« Excellences, Mesdames et Messieurs, se loger est, après celui de vivre, le premier des besoins. Pourtant, à l’échelle de la planète, près d’un milliard six cent millions d’êtres humains demeurent mal logés, selon l’ONU-Habitat. Et la pression ne faiblira pas : d’ici 2050, près de sept habitants de la Terre sur dix vivront en ville. Or, nos villes concentrent à elles seules environ 70 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, tout en étant les premières exposées aux assauts du dérèglement climatique. Loger l’humanité et protéger la planète sont ainsi devenus une seule et même question.
Sur notre continent, cette équation prend une acuité singulière. L’Afrique est la région du monde qui s’urbanise le plus rapidement. Son déficit de logements est estimé entre 52 et 56 millions d’unités par Shelter Afrique et la Banque africaine de développement ; faute d’action vigoureuse, il pourrait atteindre 130 millions d’unités d’ici 2030, pour un besoin de financement avoisinant 1 400 milliards de dollars.
Aujourd’hui déjà, plus de 60 % des citadins africains vivent dans des quartiers précaires. Et dans le même temps — c’est là toute l’injustice climatique — alors que l’Afrique ne produit qu’environ 3 % des émissions mondiales, ses États perdent en moyenne 2 à 5 % de leur produit intérieur brut en raison des effets du climat, certains y consacrant jusqu’à 9 % de leur budget. L’Organisation météorologique mondiale chiffre le seul coût de l’adaptation à 30 à 50 milliards de dollars par an pour l’Afrique subsaharienne.
Le Cameroun n’échappe pas à cette double tension. Le déficit national de logements est évalué à 2,5 millions d’unités par le ministère de l’Habitat et du Développement urbain — jusqu’à 3,5 millions selon d’autres estimations — alors que notre taux d’urbanisation, déjà supérieur à 55 %, dépassera 65 % à l’horizon 2040.
Et le climat n’est plus une menace lointaine : en 2024, les inondations dans la région de l’Extrême-Nord ont affecté plus de 459 000 personnes et détruit plus de 56 000 habitations, sous l’effet d’une pluviométrie supérieure de 125 % à la normale saisonnière. Bâtir des logements ne suffit donc plus : il faut bâtir des logements qui résistent, dans des villes qui s’adaptent.
À cette double exigence s’ajoute une troisième révolution, plus silencieuse mais tout aussi déterminante : celle du numérique. Le cabinet PwC estime que l’intelligence artificielle pourrait apporter près de 15 700 milliards de dollars à l’économie mondiale d’ici 2030 ; le marché africain de l’intelligence artificielle, quant à lui, devrait croître de plus de 27 % par an pour quintupler d’ici la fin de la décennie. La manière même dont les États et les entreprises sont gouvernés s’en trouve transformée.
Le thème de cette 15ᵉ édition — « Partenariat État–secteur privé : levier d’un Cameroun émergent » — apporte déjà une part de la réponse : l’État ne peut pas tout seul, et ne doit pas tout faire seul.
Je voudrais, ce matin, prolonger cette intuition sous l’angle qui engage le plus directement l’avenir de nos villes. De la rencontre de trois forces — le besoin de logement, l’urgence climatique et la révolution numérique — naît la question que je soumets à votre réflexion : « Le partenariat public-privé est-il le creuset où se forge l’adaptation ? Et quel rôle la gouvernance numérique joue-t-elle pour rendre cette alliance possible ? ».
- Gouvernance numérique, innovation et climat : un lien de nécessité
L’on ne gère bien que ce que l’on sait mesurer. La gouvernance numérique — art de gouverner sur la base de données fiables, partagées et disponibles en temps réel — change radicalement la donne.
Au-delà de la performance opérationnelle, les outils numériques sont aujourd’hui les garants de la transparence imposée à toute entreprise publique par la Loi n° 2017/011 du 12 juillet 2017 portant statut général des entreprises publiques au Cameroun, et de la conformité aux normes comptables SYSCOHADA révisé.
Le BIM, les SIG, la dématérialisation des paiements et les portails citoyens constituent ainsi les piliers d’une gouvernance moderne, redevable et auditable.
Dans cette équation, le numérique constitue le tissu conjonctif qui relie l’État, les entreprises, les bailleurs et les citoyens. Il réduit le risque perçu par l’investisseur privé et rend les projets finançables — condition indispensable face à un coût d’adaptation estimé entre 30 et 50 milliards de dollars par an pour l’Afrique subsaharienne.
- L’IA sans garde-fous : quand l’outil devient risque
Le numérique est cependant une lame à double tranchant. Le marché mondial de l’IA, évalué à 15 700 milliards de dollars, croît de 27 % par an sur le continent africain, avec un potentiel de 103 milliards de dollars pour l’Afrique.
Mais une IA sans régulation, c’est :
- Le risque d’exclusion (fracture numérique) ;
- Le risque d’atteinte éthique (biais algorithmiques, surveillance) ;
- Le risque de perte de souveraineté sur nos données stratégiques.
C’est pourquoi nous nous inscrivons dans la Stratégie continentale de l’Union africaine sur l’IA, qui place la supervision humaine au cœur du dispositif.
« La technologie sans gouvernance est un risque ;
la technologie au service d’une bonne gouvernance est une chance. »
III. La SIC, laboratoire d’une gouvernance numérique et maîtrisée
Dans sa vision, la SIC s’est donnée pour ambition de devenir, à l’horizon 2040, un opérateur immobilier public de référence en Afrique centrale, capable de produire 50 000 logements de qualité pour toutes les couches sociales, de manière massive, régulière, adaptée et durable.
La digitalisation des procédures étant au cœur de cette ambition, celle-ci démontre déjà qu’une entreprise publique peut faire du numérique un levier de performance, à condition de l’inscrire dans une gouvernance institutionnelle assainie.
L’ERP, colonne vertébrale de notre gouvernance numérique
L’implémentation de notre Progiciel de Gestion Intégré (ERP), couplée à la dématérialisation des encaissements via SICPAY et au futur Système d’Information de Gestion Immobilière (SIGI), structure désormais l’ensemble de nos processus — finances, ressources humaines, patrimoine, commercial. Son impact est triple : traçabilité totale des opérations, auditabilité permanente et, surtout, levée à 100 % des 44 réserves, anomalies et recommandations historiques du Commissaire aux Comptes (passées de 44 en 2018 à zéro en 2024).
Impact de la gouvernance maîtrisée
Sur le plan technique
- Portefeuille foncier sécurisé : de 153 à 962 hectares (+ 528 %) ;
- Projet PIZZAROTTI relancé : de 6 % à 42 % d’avancement ;
- 1 069 logements réhabilités à 85 % de finition, impactant 5 300 familles ;
- Méthodologie MACOLS-HQE-D avec des critères C15 (abordabilité) et C16 (soutenabilité), sur un cycle de vie de 75 ans.
Sur le plan financier — données certifiées 2014-2024
- Total bilan : de 116,9 Mds FCFA (2014) à 172,1 Mds FCFA (2024) ;
- Capitaux propres : de 84,7 Mds (2018) à 152 Mds FCFA (2024), soit + 79 % ;
- Trésorerie nette : de 510 millions FCFA (2018) à 7,5 Mds FCFA (2024), avec un pic à 13,5 Mds en 2023 ;
- Résultat net : retournement historique de – 4,05 Mds FCFA (2018) à + 593 millions FCFA (2024) ;
- Solvabilité générale : de 2,2 à 3,5 ; liquidité générale : de 1,4 à 2,1 ;
- Autonomie financière : de 38 % à 55 % ; marge nette : de – 39 % à + 2 % ;
- Conformité SYSCOHADA révisée : accès facilité aux bailleurs internationaux, avec un gain attendu de 50 à 150 points de base sur les taux.
« La donnée transparente attire le capital ; la rigueur comptable ouvre les marchés. »
- Annonces et engagements stratégiques
La SIC fixe ses instruments d’avenir dans le cadre de la Vision 2040 :
- Programme Diaspora-SIC avec l’Obligation Immobilière de la Diaspora Camerounaise (OIDC) — rendement de 5,5 % à 7 % ;
- Programme prioritaire 2027-2030 : 4 000 logements en partenariat public-privé ;
- Cinq bases industrielles (Nkolmeyos, Douala, Garoua, Bafoussam, Bertoua) capables de produire 14 000 logements par an.
Ces ambitions s’adossent à des partenariats institutionnels, techniques et financiers avec des organisations telles que le MINEPAT, le MINREX, Shelter Afrique, Intesa Sanpaolo, SACE, SIMEST, dans le cadre du Plan Mattei, l’ONU-HABITAT et bien d’autres.
- Perspectives — Vision SIC 2040
Les perspectives ouvertes par cette transformation s’inscrivent dans le cadre stratégique de la Vision SIC 2040 : 50 000 logements, 10 régions, 52 sites et une architecture économique soutenable adossée aux sept axes stratégiques structurants et à la stratification ci-dessous :
Sept axes stratégiques 2027-2040
- Axe 1 — Gouvernance et pilotage de la performance (ISO 37001, BIM, KPIs mensuels) ;
- Axe 2 — Optimisation et performance du patrimoine immobilier (PPMP, sécurisation foncière) ;
- Axe 3 — Diversification de l’offre et segmentation de marché (lancement Premium/Diaspora) ;
- Axe 4 — Innovation financière et diversification des ressources (Green Bonds, SPV stratégiques) ;
- Axe 5 — Intégration ESG et responsabilité sociétale (certification EDGE/HQE-D à 100 %) ;
- Axe 6 — Digitalisation et transformation des services (ERP, SIGI, IA, SICPAY) ;
- Axe 7 — Conformité, transparence et renforcement des capacités.
Outre un modèle économique adossé à une architecture de financement mixtes et diversifiés ainsi que le Building Information Modeling (BIM) qui constitue désormais le socle technologique de la modernisation des processus de conception, de construction et de gestion du patrimoine immobilier de la SIC, la viabilité du programme de construction de 50 000 logements repose sur une démarche de Responsabilité Sociétale de l’Entreprise (RSE), conformément à la norme ISO 26000 ainsi qu’aux Objectifs de Développement Durable des Nations Unies, notamment les ODD 1, 5, 11 et 13.
Stratification par types de logement — 50 000 unités
Une pyramide de segmentation équilibre l’impératif social et la viabilité économique, selon le principe de péréquation inter-segments où les gammes supérieures financent le logement social.
Condition de soutenabilité : la sécurisation de 2 000 hectares de réserves foncières — réparties sur les 52 sites des 10 capitales régionales — constitue le préalable absolu à la concrétisation de la Vision SIC 2040. Sans ce socle foncier garanti par l’État via le MINDCAF, aucune montée en cadence industrielle, aucune péréquation entre segments, aucune sécurisation des financements internationaux ne seront possibles.
Sécurisation institutionnelle : la SIC sollicite la signature, avec le Gouvernement représenté par Monsieur le Ministre des Finances (MINFI), d’un Contrat de Performance 2027-2032 — Contrat-Plan de nouvelle génération intégrant le mécanisme de Compensation des Charges de Service Public (CCSP). Cet instrument offrira la visibilité pluriannuelle indispensable à la concrétisation de la Vision 2040 et fondera la confiance des bailleurs internationaux, tout en stimulant la réalisation rapide de 1500 logements à Nlongkak/Yaoundé.
Impacts attendus à l’horizon 2040
- 200 000 emplois créés (50 000–80 000 directs ; 120 000–150 000 indirects et induits) ;
- 250 000 habitants directement logés ; réduction du déficit national de 15 à 20 % ;
- Plus de 500 PME locales bénéficiaires ; 60 000 professionnels qualifiés via le Système National de Formation SIC (SNFS) ;
- Chiffre d’affaires cible : 45 Mds FCFA en 2040 (contre 3,53 Mds en 2024) ; valeur d’entreprise estimée à 350 Mds FCFA ;
- Marge nette consolidée de 12 à 18 % ; trésorerie nette > 80 Mds FCFA ; autonomie financière > 80 % ;
- Réduction de 20 % de la consommation énergétique des bâtiments et de 25 % de l’empreinte carbone ;
- 500 hectares de surfaces végétalisées cumulées et 5 bases industrielles certifiées ISO 14001.
Conclusion
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Le diagnostic de notre réalité économique est sans appel : la SIC dispose d’un patrimoine stratégique considérable — 1 088 hectares répartis sur 120 sites, une valeur foncière de 744 milliards de FCFA et un capital social de 75 milliards de FCFA, ainsi qu’un apport en capital de 11 nouveaux terrains d’une valeur de 151,7 milliards de FCFA — mais son modèle historique a atteint ses limites structurelles.
Le paradoxe d’une entreprise riche en actifs mais pauvre en flux de trésorerie autonomes appelle une refondation, et non une simple optimisation.
La Vision SIC 2040 — 50 000 logements, 10 régions, 6 segments, 3 622 milliards de FCFA de financement — constitue précisément le cadre de cette refondation. Elle réconcilie notre mission sociale avec une viabilité économique renforcée, grâce à la péréquation interne, aux PPP 70/30, à la CCSP contractuelle et à la diversification vers les segments Premium et Diaspora.
À l’horizon 2040, la SIC sera ainsi positionnée comme l’Ensemblier urbain de référence de l’État camerounais : tiers de confiance de la diaspora, régulateur du marché par l’effet modérateur de sa production industrialisée sur les prix, acteur de la rénovation urbaine et modèle de référence au sein de la CEDEAO et de l’Afrique centrale.
La réussite de cette transformation n’est pas acquise : elle requiert un alignement parfait des volontés institutionnelles. L’État camerounais doit jouer son rôle de facilitateur stratégique — signature du Contrat-Plan CCSP, garanties institutionnelles pour les financements innovants, libération des emprises foncières — tandis que la SIC s’engage à respecter des indicateurs de résultats précis et publics.
« Ce n’est plus un financement de survie qu’il faut à la SIC,
mais un partenariat de performance qui transforme
une dépense publique en investissement rentable pour la nation. »
« Le partenariat est le creuset ; la gouvernance numérique est le feu qui l’anime ; et la bonne gouvernance institutionnelle est la main qui maîtrise ce feu. »
Mais une cérémonie d’ouverture n’est pas le lieu des réponses définitives ; elle est celle des bonnes questions. Je n’ai fait ce matin qu’esquisser quelques pistes. Le « comment » — les mécanismes de financement, les outils numériques, la méthodologie climatique, l’architecture des partenariats — fera l’objet des conférences de ce Salon, notamment de celle que la Société Immobilière du Cameroun animera le 11 juin prochain. Je vous y donne rendez-vous.
Car si le partenariat public-privé est bien le creuset de l’adaptation, alors c’est ici, au Salon de l’Action Gouvernementale, et dans les échanges des jours qui viennent, que se forge déjà une part de l’avenir de nos villes.
Je tiens, pour finir, à remercier le Gouvernement de la République pour la confiance accordée à la Société Immobilière du Cameroun en lui offrant cette tribune, ainsi que le Mandataire du Gouvernement et l’équipe organisatrice du SAGO pour la qualité de cette édition. Notre stand est ouvert. Nos équipes sont disponibles et nos projets sont à votre disposition pour être découverts, compris et soutenus.
Je vous remercie de votre aimable attention. »
Chiffres-clés de la SIC et du monde
| ▸ 1,6 milliard — mal-logés dans le monde
▸ 2,5 à 3,5 millions — déficit Cameroun ▸ 44 → 0 — réserves CAC levées (2018→2024) ▸ 172,1 Mds FCFA — total bilan SIC 2024 ▸ + 593 millions — résultat net SIC 2024 (retournement) |
▸ 50 000 — logements / 52 sites / 2 000 ha
▸ 200 000 — emplois créés à l’horizon 2040 ▸ 250 000 — habitants logés ; –15 à –20 % du déficit ▸ 45 Mds FCFA — CA cible 2040 (vs 3,53 Mds en 2024) ▸ 3 622 Mds FCFA — enveloppe globale Vision 2040 |
Vision 2040 — 50 000 logements de la SIC
| Segment | Part | Unités | Cible |
| Logement Social | 35 % | 17 500 | Ménages modestes, fonctionnaires de base |
| Logement Abordable | 25 % | 12 500 | Classe moyenne émergente |
| Logement Économique | 20 % | 10 000 | Fonctionnaires moyens, PME |
| Moyen Standing | 15 % | 7 500 | Cadres, professions libérales |
| Haut Standing | 10 % | 5 000 | Cadres supérieurs, diplomates, diaspora |
| Commercial & Industriel | 5 % | 2 500 | Commerces, bureaux, ateliers |
Projet d’architecture de financement de la Vision 2040 de la SIC — première tranche 1 878 Mds de FCFA
- PPP — apport partenaires privés : 530 Mds FCFA ;
- SPV stratégiques (A2A, Ovid/Axios, Euromecc) : 475 Mds FCFA ;
- Diaspora Bond / OIDC : 180 Mds FCFA ;
- Autofinancement SIC (CAF + amortissements) : 170 Mds FCFA ;
- Obligations Vertes (Green Bonds) : 140 Mds FCFA ;
- Bailleurs internationaux (BAD / Banque Mondiale /AFD/Shelter Afrique pour la construction de 2000 logements en terre-ciment/ Financements climat) : 115 Mds FCFA ;
- Subventions d’investissement de l’État : 108 Mds FCFA ;
- Crédit Foncier du Cameroun — refinancement hypothécaire : 100 Mds FCFA ;
- Contrat Pizzarotti (via Intesa / SACE / SIMEST) : 60 Mds FCFA.
Sources : SIC